Pop Fixion

L'aléa dans les jeux vidéo

"Alea jacta est". Le sort en est jeté, comme le disait si bien ce bon vieux Jules César. 2065 ans plus tard, l'aléa nous fait encore jacter. C'est un fait, nous apprécions contrôler et maîtriser notre environnement lorsque cela est possible. De la peur de l'inconnu naît le désir d'évoluer en terrain connu. Hélas, c’est mission impossible lorsque l’imprévu s’invite dans nos écrans !

Beaucoup ont sûrement joué à des jeux NES ou des jeux Gameboy, avec leurs bonnes vieilles grosses cartouches qui sentent aujourd’hui la poussière et le renfermé. Ces mastodontes ont eu leurs heures de gloire, à nous faire frémir avec leur side-scrolling bien rodé. On aura boudé, la mine renfrognée, à force d’échouer. On aura menacé de jeter la console car le jeu était infaisable. Et si on était suffisamment patient, on aura explosé de joie une fois le passage complexe réussi ou l’ennemi bien agaçant battu. Pour vaincre, deux mots en or : TRY AGAIN. Cette mécanique de jeu était bien huilée : l'aléa en était réduit à sa plus simple expression : ma console va-t-elle planter et me faire perdre toute ma progression ? Oui, nos souvenirs de ces jeux viennent du temps passé à recommencer inlassablement la même séquence. Celle-ci ne changeait pas et attendait patiemment qu’on s’améliore pour nous faire passer à la suite. Aucune surprise donc. Un ennemi en plus ? Une échelle qui n’apparaît pas ? Non, aucune chance que cela n'arrive. A cette catégorie appartiennent encore les shoot'em up corsés qui ne laissaient entrevoir au joueur la victoire qu'une fois toutes les apparitions ennemies mémorisées. 

Si je devais citer un de ces jeux qui m'ont marqué durant l'enfance, en matière d'aléa, ce serait sûrement Pokémon version rouge/bleue, développé par Game Freak. Débarqué peu avant 2000, ce jeu proposait une expérience qui m'a paru en net décalage avec celle que je m'étais forgée sur d'autres titres. Dans les fameuses hautes herbes, on pouvait aléatoirement rencontrer différentes créatures dont le niveau variait, ce qui avait une incidence certaine sur leurs caractéristiques. La surprise était cependant limitée, j'en conviens. A chaque zone herbeuse était affectée une variété bien définie de créatures, dont le niveau ne pouvait dépasser un certain nombre. On ne pouvait ainsi pas rencontrer n'importe quoi au sein d'une même zone. Aujourd’hui, le hasard est durablement intégré à notre expérience de jeu, on apprend à vivre avec et parfois, on en redemande.

ENTER THE RANDOM

L’aléa, c’est quoi ? Pas juste une fonction excel ou une commande qu’on utilise dans Turbopascal ou maple pour coder un super programme de tirage de loto. L’aléa a pour meilleurs amis la statistique et les probabilités. Cela signifie pour un joueur qu’il est confronté à quelque chose qui ne dépend pas de lui, qui est hors de son contrôle. Même les amateurs de Batman l’avoueront : l’aléa bat Double-Face à plate couture. Elle a en effet d’innombrables visages. Il faut reconnaître que l’imprévu se cache aussi là où on ne l’attend pas !

Certains types de jeu sont plus propices à l’exploitation de l’aléatoire sous toutes ses formes. On pense particulièrement aux jeux de rôle. Fini l’épée de fer qui se trouve invariablement au même endroit, place à la fière rondache de bronze. Les objets à récupérer reflètent en effet une partie non négligeable de l’aléatoire. Les MMORPG sont d’ailleurs basés sur des tables de butin. A chaque ennemi correspond une table spécifique, et à chaque objet correspond une probabilité d’obtenir le précieux loot. Le côté addictif vient de l’espérance auto-entretenue que l’ennemi laisse tomber un item rare lors de son élimination. La quête éternelle de l’objet le plus puissant est dévorante. Un tel objet pourra être utile, voire indispensable pour continuer l’aventure du fait de la richesse de ses caractéristiques. Il pourra aussi simplement être porté par l’avatar. Quoi de mieux qu’impressionner ses potes en arborant un chapeau überswag ? Je vous le demande.

La pratique du farming est d’ailleurs née de cet appétit vorace pour le bling bling. A tel point qu’une pratique économique de grande ampleur a vu le jour. Les joueurs paresseux peuvent s’offrir les services de pauvres hères, chinois ou coréens. Payés une misère, ils passent leur journée à tuer des sangliers pour récolter de l'or virtuel. Dans Diablo III, un hôtel des ventes recensait, un temps, des transactions en monnaie réelle. Certains items pouvaient atteindre des prix défiant toute logique. Alors, l’aléatoire, un remède contre la crise et le chômage ? Pour arrondir les fins de mois ? Peut-être bien.

Autre sujet incontournable, les personnages. Qu’ils soient d’ailleurs amicaux, neutres ou agressifs. Qui peut se targuer de ne pas avoir déjà pesté contre le comportement erratique de certains personnages dont la survie était essentielle pour réussir une mission ? Garde tes amis près de toi, les ennemis encore plus près, et les PNJ stupides encore plus que ça! L’apparition de certains ennemis peut être aussi volontairement aléatoire. C’est souvent le cas de félons rares qui protègent un butin des plus exquis. Le développement de l’IA apporte son lot de curiosités et détermine la manière dont le personnage se comporte et se déplace. En fonction de l’intensité de celle-ci, il peut être très difficile de prévoir les réactions de l’ennemi. L’aléa peut régner ici en maître lorsque l’on a affaire à un ennemi imprévisible, mais beaucoup d’actions adverses peuvent être déjouées avec un minimum d’observation. Le joueur n'est donc pas totalement démuni et l'entraînement conserve ici tout son intérêt. Parfois encore, l’aléa rime avec bug. Certains ennemis peuvent se suicider en tombant dans le vide, des véhicules concurrents peuvent se neutraliser, alors que ce n’était absolument pas prévu (ni par vous, ni par le jeu).

Lorsque l’aléa fusionne avec l’environnement de jeu, tout peut arriver. Deux exemples parlants sont Diablo III ou PayDay 2, dans lesquels la manière dont les cartes sont dessinées change à chaque fois que le jeu est lancé. En sus de l’organisation du terrain, c’est aussi l’accès à certaines zones qui peut être contrôlé par les probabilités. Au bout du dixième lancement, on s’aperçoit que cette grotte n’était tout simplement pas là avant ! Les conditions météorologiques, apparues à la suite du cycle jour/nuit sont également concernées par l’aléa. Il vous sera sûrement arrivé de voir la pluie durant votre épopée héroïque à travers la lande. Ceci peut avoir des incidences intéressantes ou fâcheuses. Par exemple, on imagine des quêtes qui s’activent uniquement par temps de pluie. En versant dans le négatif, dans les jeux de simulation automobile, on pense à un freinage rendu plus difficile en raison de la diminution de l’adhérence.

Parfois, aléa et gameplay sont indissociables. A moindre échelle, les séquences de QTE peuvent s’illustrer par des combinaisons de touches changeant à chaque fois qu’elles sont retentées. De plus, des séries entières intègrent pleinement l’aléatoire. C’est par exemple le cas de Fire Emblem, à mi-chemin entre stratégie et RPG. Les chances de toucher ou d’effectuer un coup critique sont basées sur des probabilités, qui dépendent à la fois des statistiques du personnage joué et des ennemis. Pokémon s’appuie sur une recette analogue en affectant des valeurs de précision et d’effet critique à chacune des attaques. Dans un tout autre registre, The Binding of Isaac propose une expérience entièrement nouvelle à chaque lancement de jeu. L’aléa est ici à son paroxysme. Le type de donjons, l’agencement des salles et leur contenu est à chaque échec complètement remanié. Pas question de recommencer ce qu’on aura raté dans les mêmes conditions : il faudra s’adapter. Redécouvrir le nombre et l’emplacement des monstres. Sans compter les pilules estampillées « ? » dont leur effet est aléatoire dans son expression la plus pure. Retenir leur couleur ne servira donc absolument à rien.

LES OBJECTIFS

Y aurait-il un sombre dessein qui se cache derrière la montée en puissance de l’aléa dans les jeux ? Combattre la lassitude. C’est indéniable. Le corollaire, c’est le prolongement de la durée de vie. Un jeu dont certains éléments sont modifiés à chaque partie est différent. Cela permet de retenir l’attention et l’intérêt du joueur à moindres frais. 

Satisfaire l’instinct humain. L’espoir est quelque chose qui perdure, même dans les moments les plus difficiles. Et c’est cet espoir qui nous guide à refaire la même chose pour voir quelque chose de différent ou pour obtenir quelque chose de mieux. Ce sentiment est cependant capricieux. Il doit être entretenu et soigneusement jugulé par les développeurs. Car il n’y a rien de plus frustrant de ne rien récupérer après avoir tué le même ennemi une centaine de fois, malgré un droprate de 5%. Merci la loi des grands nombres.

Modérer insidieusement la difficulté. Pour ne pas insulter le joueur, il est sacrément intelligent de modifier aléatoirement quelques variables, ce qui aura pour résultat une expérience novatrice et peut être plus simple qu’auparavant. De cette manière, on réussira quand même la séquence. Et ce, sans avoir besoin de baisser la difficulté après qu’un message nous conseille vivement de passer en mode facile, telle une gifle au visage.

Qu'est ce que l'aléa nous apporte en tant que joueurs ? A n'en pas douter, du nouveau à chaque fois, à plus ou moins grande échelle : cela cultive la surprise, l’espoir de lendemains qui chantent, l’émerveillement ! Sans compter que des possiblités de gameplay nouvelles favorisent la rejouabilité. Tout n'est toutefois pas si rose. L’aléa implique que l’événement peut ne pas se réaliser. De ce fait, le jeu devient potentiellement plus chronophage. Un tel problème plongera sans doute dans le désarroi de nombreux joueurs qualifiés de "casuals", terme utilisé par les joueurs qui se veulent élitistes, dans la mesure où ceux-ci ne peuvent, ou ne veulent pas passer trop de temps sur leur hobby vidéoludique. Et lorsque les jeux changent du tout au tout, l’approche est à repenser également. Cela peut donc générer des frustrations, du type « Sacrebleu, si j’étais tombé sur une itération différente, j’aurais pu réussir, une fois » De manière plus perverse, des dérives peuvent émerger, savamment exploitées par les développeurs. Il est facile de gonfler les recettes en baissant volontairement les valeurs de loots rares et en incorporant du butin de qualité dans des DLC payants.

 « Docteur, j’ai grandi en jouant au solitaire et au démineur. Je n’ai jamais gagné une seule partie parce que ça changeait tout le temps. L’aléa me rebute. Que puis-je faire ? ». « C’est simple. Posez votre manette ou votre souris, ou bien tenez bon et prenez un doliprane. Même les titres connus pour leur imperturbable linéarité et scripts figés qu’on perçoit à plusieurs kilomètres à la ronde se jettent à bras perdus dans l’aléa (Call of Duty Advanced Warfare et ses loots multijoueur aléatoires). Il faudra vous y habituer. »

Aucun commentaire

Tags

Sur le même thême

Pop Fixion

A propos de Pop Fixion

Pop Fixion est un magazine proposant des articles sur la Pop Culture et ses médias : comics, mangas, BD, jeux vidéo, films, animation, séries tv et romans.

Informations complémentaires

Vous disposez d'un droit d'accès, de modification, de rectification et de suppression des données qui vous concernent conformément à l'article 34 de la loi "Informatique et Libertés" du 6 janvier 1978. Vous pouvez à tout moment demander que vos contributions à ce site soient supprimées.