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2Mello , la musique au service du mélange des genres

Alors que le jeu 2064 : Read Only Memories débarque cette année sur PS4 et Nintendo Switch, 2Mello, l’auteur de sa bande originale, a accepté de répondre à nos questions.

Si l’émergence de la scène indépendante vidéoludique a vu naître des développeurs particulièrement innovant comme Notch, Derek Yu , Jamie Cheng ou encore Edmund McMillen, elle a aussi permis à des compositeurs de faire leur preuves. Passionnés par les jeux vidéos et désireux de faire découvrir leur œuvre au plus grand nombre, ces musiciens ont même parfois grandement aux succès de ces titres. Impossible d’imaginer les donjons de Crypt of the Necrodancer sans l’électro hypnotique de Danny Baranowski, les aventures spatiales de Faster Than Light sans les notes mélancoliques de Ben Prunty ou même encore la folle ascension de Celeste sans les tonalités mystiques de Lena Raine.

Matt Hopkins, alias 2Mello fait partie de ces artistes. Ce musicien, qui vénère aussi bien Jay Z, Prodigy et le Wu tang Clan que Nobuo Uematsu et Shoji Meguro,a signé en 2015 la bande originale de 2064 : Read Only Memories, un visual novel original orienté science-fiction sorti à l'époque uniquement sur PC. Une oeuvre saluée par la critique pour la modernité de son propos et pour sa bande son. Et si le studio Midboss a choisi de lui confier la lourde tâche d’assumer l’OST d’un jeu essentiellement narratif, c’est parce que Matt Hopkins avait déjà crée ses propres épopées musicales, à base de hip hop américain et de musiques de rpg japonais.

Le rpg est dans la rue

« il m’est venu une idée quand j’ai entendu le morceau « Be There Be Squared » du rappeur XV . Dans ce titre, il fait rimer “ Jigga “, l’un des surnoms de Jay Z, avec “ Chrono Trigger “. Du coup je me suis que cela pourrait être amusant de faire un morceau en mélangeant les deux et c’est là qu’est né le titre “ Chrono Jigga”. Quand j’ai terminé le mashup, je me suis rendu compte que le résultat était plutôt bon et j’ai décidé de décliner le projet pour encourager les joueurs et les amateurs de rap à se rassembler et échanger. Mon idée était que les joueurs qui n’aiment pas le rap seraient tout de même curieux d’écouter. J’avais aussi dans l’espoir que certains fans de rap assument plus facilement de jouer à ce genre à des rpg, sans se sentir comme des nerds. » explique Matt Hopkins.

De cette volonté naissent plusieurs autres projets comme Nastlevania, mashup entre les musiques de Nas et Castlevania, The 3-6 chambers (Wu Tang Clan/Final Fantasy 6) et EarthBig (Notorious B.I.G/Earthbound). Pour donner encore plus de substance à ses travaux, 2Mello décide d’y ajouter une narration :

« Les jeux dont j’ai remixés les musiques revêtent tous une importance personnelle, tout commes les artistes de rap auxquels j’emprunte des titres. Construire  une histoire autour des protagonistes et la développer tout au long de l’album était un moyen de permettre aux auditeurs de comprendre mon implication et surtout mon respect pour les deux matériaux. J’ai eu d’excellents retours sur les parties narratives de " Chrono Jigga " j’ai alors réalisé que cela permettait au public de se sentir plus attaché à l’album que l’on peut l’être en temps normal avec un album de mashups » ajoute t-il.

Rappeur et narrateur

C’est probablement ce désir de créer une œuvre inédite à travers le procédé du mashup qui a contribué à faire la renommée de 2Mello. Ces albums, en écoute gratuite sur la plate-forme Bandcamp n’ont pas tardé à éveiller l’attention des gamers. La rencontre de mélodies très japonaises avec les standards du rap américain surprend au même titre que l’étrange alchimie qui s’opère. Même si pour l’artiste, ce constat est tout sauf une surprise.

« Dans l’inconscient collectif, le rap est souvent associé à des ambiances urbaines, à une culture hip hop centrée autour de la danse, du graffiti et à une certaine forme de rébellion. Pour cette raison beaucoup de studios et d’éditeurs pensent que cette musique ne peut coller à des jeux qui sortent de ce contexte. C’est dommage parce que le rap a toujours été une musique extrêmement malléable. Il peut se rapporter à n’importe quel lieu, n’importe quelle émotion et s’inspirer de n’importe quel genre musical, notamment par son utilisation récurrente du sample. » rappelle le musicien.

En plus de ces albums concept, 2Mello s’aventure du côté de Persona, Final Fantasy VII ou encore Super Mario Odyssey le temps de quelques titres. Rapidement, la presse vidéoludique salue la qualité de ses travaux et souligne son audace face aux  dizaines de remixes electro ou métal que l’on retrouve sur la toile. Un succès qui finit par intriguer les créateurs de jeu, comme les membres du studio MidBoss

« Daft punk detective music »

« Entre la sortie de “  Chrono Jigga “ et celle de “ Nastlevania “, j‘ai été contacté par Matt Conn, le directeur du studio Midboss pour venir jouer à la convention GaymerX2. Peu après, il m’a parlé du kickstarter qu’il avait lancé pour réaliser un jeu d’aventure orienté cyberpunk appelé “ Read Only Memories “ . Il m a demandé si ça m’intéressait de participer en tant que musicien. J ‘ai dit oui et sans que je m’en rende vraiment compte j’ai été propulsé sound designer sur le jeu. » précise l’artiste.

Dans le monde de 2064 : ROM , la musique joue un rôle prépondérant. Le scénario met en scène Turing, robot à l’IA particulièrement avancé. Après avoir assisté au kidnapping de son créateur, il se tourne vers vous, journaliste un peu crève-la-faim, pour tenter de résoudre ce mystère. L’action se déroule dans un Neo San Francisco avec des robots à chaque coin de rue, des êtres humains hybridés génétiquement pour survivre ou encore des personnes complètement addict à une forme très poussée de réalité virtuelle. Le travail de 2Mello consistait donc à retranscrire cette atmosphère unique et à la rendre étrangement familière .

« Au départ je ne connaissais strictement rien sur l’action du jeu ni même sur son inspiration, le jeu vidéo “ Snatcher “ de Hidéo Kojima, sorti sur Mega CD. Je savais qu’il s’agissait de cyberpunk et d’un thriller. Alors j’ai tenté de faire ce ce que je pourrais décrire comme de la « Daft punk detective music ». Au fur à mesure de la création du jeu, on me donnait quelques éléments sur des lieux clés de Neo San Francisco, comme le Golden Gate Park ou le nightclub Stardust . Pour me guider sur la musique qu’il recherchait Matt Conn m’a suggéré de nombreuses références lié à la new wave des années 80 les anime cyberpunk , les musique des jeux vidéos des années 80, “ Snatcher “ en tête, ainsi que des pubs japonaises de l’époque. Je pense que le vrai déclic s‘est produit quand j ai trouvé un moyen d’émuler le son exact du clavier utilisé pour les jeux Sega de ces années la. » se remémore-t-il.

Une musique pop, mélancolique et existentialiste

L’ ambiance rétro futuriste est tout sauf un hasard. Déjà à l’époque de Snatcher, Hideo Kojima, en cinéphile averti, avait beaucoup puisé son inspiration dans des films comme Blade Runner ou Terminator. Le récit de 2064 : ROM reste dans cet esprit mais n’hésite pas à questionner des sujets plus sensibles, comme le genre, l'orientation sexuelle, et la construction identitfaire en général. Si Turing est un robot très évolue et doué d’émotion, il n’est encore qu'un enfant » et apprend tout au long du jeu sur la nature humaine et ses problématiques. Charge à 2Mello de retranscrire en musique  cette touche de modernité :

«  De la même manière que le jeu n’hésite pas à aborder des questions sur le genre ou la diversité, que le cyberpunk ignore souvent, je voulais créer une musique inhabituelle pour un univers cyberpunk. Je voulais que mes morceaux soient lumineux et pop mais en même temps qu’ils s’inspirent des codes du cyberpunk. Quand j’ai pu, je me suis référé à l ‘ambiance flottante et éthérée du travail de Vangelis sur la bande originale de “ Blade Runner “ . Parallèlement j’ai beaucoup songé à la musique de de la saga “ Persona “. Ce sont des jeux qui ont une superbe bande son avec des références très pop, contemporaines et qui s’inscrivent parfaitement dans le gameplay. Pour Turing, j’ai choisi de faire évoluer son thème avec le personnage pour traduire les changements qu’il traverse. Au début, le thème est enfantin et innocent, puis il devient plus mélancolique à mesure que l’histoire progresse avant de prendre une tonalité beaucoup plus existentialiste sur la fin. » dévoile Matt Hopkins.

Turing n’est pas le seul à bénéficier d’un tel soin. Tout “ Neo SF” prend vie grâce aux mélodies de 2Mello. Même quand le récit du jeu perd en pertinence, la musique retient l’attention du joueur et l’incite à ne pas quitter les rues de la ville. Chaque personnage possède un thème bien identifiable, avec une vraie personnalité qui rappelle parfois les airs épiques de Chrono Trigger ou les notes facétieuses de la saga des Ace Attorney. Le compositeur s’est même permis de glisser un puzzle musical au milieu du jeu, où vous devez aider un MC loufoque en manque d’inspiration, doublé par 2Mello lui-même .

Graffiti et Survival horror

Deux ans après sa sortie initiale, 2064 : ROM  continue son bonhomme de chemin. De nouvelles musiques et voix ont été enregistrées, le jeu est sorti en janvier sur PS4 et une version Switch, avec des segments de jeu inédits, est attendue pour le mois de mai. De son coté 2Mello est déjà passé à autre chose. Après un nouvel album mashup dédié aux musiques de “ Streets of Rage “ en novembre et une collaboration avec Lena Raine sur la bande son du jeu Celeste , il vient de mettre en ligne son dernier projet, basé sur la saga Jet Set Radio :
« Memories of Tokyo To est un projet 100 % original avec des compositions inspirées par les musiques la série " Jet Set Radio ". Je pense que ce type de musique énergétique et funky est un style qui me convient parfaitement et dans lequel je n’ai pas souvent été amené à travailler. Cet album répond à une vraie demande de ma communauté et de celle des fans de Jet Set Radio. C’est un projet que je voulais réaliser depuis longtemps et probablement l’album dont je suis le plus fier. » nous confie-t-il

En attendant peut-être la bande originale d’un jeu encore plus ambitieux ? « J’aimerais bien faire la musique d’un jeu” Katamari “mais je doute que cela se produise !(rires). Ce n’est peut être pas toujours évident quand on écoute ma musique, mais l’artiste qui a eu le plus d'influence dans mon travail est Akira Yamaoka, et plus particulièrement son travail sur la série “ Silent Hill ”. Dès son premier jeu, il a créé une bande son industrielle avec une réelle atmosphère de chaos. Par la suite, il a fait des morceaux rap, trip hop et rock pour toujours surprendre et désorienter le joueur. Yamaoka était aussi chargé du sound design et il a beaucoup joué avec l’ambiance sonore pour influencer le gameplay. Je pense qu’il y a beaucoup de potentiel pour faire des compositions intéressantes dans le survival horror. J’aimerais vraiment participer à un tel projet ou alors...à la bande son d’un JRPG ! »  espere 2Mello.

Si la musique de 2Mello vous interesse, vous pouvez retrouver toute sa discographie sur son bandcamp en écoute gratuite ou en téléchargement payant. Vous pouvez également soutenir son travail sur Patreon.

1 commentaire

  1. Psychic TV
    Le 17 mars 2018 à 08:30

    Son album Jet Set Radio m'a vendu du rêve.

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