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Un Thème des Œuvres #59 : En Noir et Blanc

Parfois, les auteurs et les réalisateurs adoptent la technique du “noir et blanc”. Simple expérience esthétique ou véritable lien avec le scénario ?

Écrit par Mayla, Cam, R@ph et AfA.

Le collectif vous propose chaque semaine un nouveau numéro de la rubrique Un Thème des Oeuvres. Le concept est simple : vous faire (re)découvrir des œuvres que nous apprécions sous l'angle d'un thème précis. N'y voyez pas là une sélection parfaite ou la liste des indispensables. Ce sont plus des coups de cœurs qui méritent votre attention et vos remarques, en essayant d'équilibrer la liste avec des situations variées. Nous souhaitons vous présenter des œuvres différentes, venant de nombreux médias et visant un large public. Bonne lecture ou visionnage et surtout, n'oubliez pas : l'important, c'est de prendre du plaisir !

The Giver (Film)

Jonas (Brendon Thwaites, vu dans Pirates des Caraïbes, la Vengeance de Salazar) vit dans un monde où toute émotion a été supprimée : chaque matin, tous les humains se font injecter une dose de suppresseur d’émotions. Car celles-ci mènent à la guerre, tout comme les souvenirs, d’ailleurs. C’est pourquoi personne n’a accès au passé, personne ne connaît l’Histoire de l’Humanité. Dans cette société, chacun a également un rôle bien défini qui lui est attribué lors d’une grande cérémonie : on devient un guerrier, un docteur, une nurse, etc. en fonction de ses orientations naturelles. En outre, les gens voient le monde en noir et blanc, symbole du manque de saveur de leurs vies ternes. Mais Jonas, lui, n’est pas comme les autres. Il s’est toujours senti différent. Quand le jour de la grande cérémonie arrive, le garçon se voit attribuer un rôle très particulier : celui de Passeur, le gardien de toute l’Histoire humaine. Au contact du Passeur en activité (Jeff Bridges : Tron), le jeune homme va apprendre tout ce que les humains ont fait, le meilleur comme le pire. Et tous les souvenirs qu’il va découvrir au contact de son mentor sont… en couleur. Saveurs, odeurs, émotions, il va tout recevoir de plein fouet. Jonas va apprendre ce que la société d’avant a fait et il va s’apercevoir que son monde est loin d’être parfait, avec, entre autres, l’assassinat dissimulé de nourrissons ou de personnes marginales, sous couvert d’une sorte de “reconditionnement”. Cette connaissance engendre une envie irrépressible de chambouler le carcan rigide de la société, digne d’une prison. Petit à petit, le noir et blanc va laisser place à la couleur, car notre jeune Jonas, débarrassé des drogues, apprend à savourer les émotions et prend goût à cette toute nouvelle dimension.

Pleasantville (Film)

David Wagner (Tobey McGuire : Spider-man) est un adolescent dont la famille est loin d’être parfaite. Il a une mère divorcée qui s’occupe peu de ses enfants et une soeur, un brin aguicheuse, marie-couche-toi-là. Toute cette ambiance lui donne une furieuse envie de s’évader. Il passe donc son temps à regarder la série des années 60, Pleasantville, où les familles sont parfaites, pleines de bonheur et de bonnes intentions. Alors qu’il s'apprête à démarrer un marathon des épisodes de Pleasantville, diffusés toute la nuit, un homme étrange lui pose des questions sur la série et offre à David une télécommande censée posséder une capacité spéciale. Mais sa soeur, Jennifer (Reese Witherspoon : La revanche d’une blonde), ne l’entend pas de cette oreille : elle compte bien regarder un autre programme avec sa conquête du moment. S’ensuit une bagarre pour la télécommande qui les envoie dans le monde de Pleasantville, dans le rôle des enfants de la famille qui occupe le rôle central de la série : Bud et Mary-Sue Parker. De personnages réels et en couleur, ils deviennent des êtres fictifs en noir et blanc, obligés de se vêtir à la mode de l’époque : tenues ringardes et peu pratiques, surtout pour les filles, au grand dam de Jennifer/Mary-Sue qui supporte mal les corsets. Si David entend se plier aux règles, Jennifer, elle, ne se gène pas pour mettre un joyeux foutoir dans cette ville parfaite aux moeurs bien rangées, très politiquement correctes. À tel point que la couleur commence à émerger par petites touches : les lèvres de la mère, une rose, les bulles de chewing gum, etc. Mais on note aussi de petites “révolutions” comme l’apparition du lit double, au grand étonnement, choc ou ravissement de la population ou encore la pluie qui tombe, remplaçant le soleil éternel. En bref, cette ville ancrée dans un passé éternel et stéréotypé se voit transportée de plus en plus dans le présent, rattrapant notre époque pour se plonger dans des bouleversements très perturbants ou salvateurs, la couleur envahissant tout, dans une explosion multicolore. Mais comme tout changement, cela se passe plus ou moins bien. Des partisans et des détracteurs font leur apparition. Car tout ce qui change, tout ce qu’on ne connaît pas fait forcément peur à certains, et ceux-ci transmettent leur terreur aux autres, ce qui forme un immense foyer d’intolérance… Car ne nous y trompons pas, ce film est l’allégorie de la peur du changement et de l’acceptation de ce qui est différent.

La Liste de Schinder (Film)

En 1993, Steven Spielberg réalise un film basé sur l’histoire d’Oskar Schindler (interprété par Liam Neeson). Grâce à son entreprise, cet industriel allemand a sauvé de nombreux juifs de l’extermination pendant la Shoah. Ce film est quasiment entièrement en noir et blanc, à l’exception du manteau rouge d’une petite fille (que l’on revoit régulièrement à travers le film), et de la scène de fin, se passant des années après la Shoah et montrant les descendants des « Juifs de Schindler » allant se recueillir sur la tombe du « Juste parmi les Nations ». Pour justifier le choix du noir et blanc, Spielberg a expliqué que la Shoah est une période de vie sans lumière et que le symbole de la vie est la couleur. Il a donc utilisé le noir et blanc pour dépeindre les heures les plus sombres de l’Histoire. Pendant les scènes qui se déroulent dans le ghetto de Cracovie, on peut voir une petite fille passer en manteau rouge, jusqu’à un point où l’on revoit son manteau au milieu de cadavres. Ce point montre d’ailleurs le changement d’attitude de Schindler qui, jusque-là, recrutait des juifs dans son usine pour le profit et qui décide, à ce moment, d’en sauver le plus possible, allant jusqu’à embaucher des enfants, des femmes et des handicapés.

Logan – Version Noir et Blanc (Film)

Sorti le 1er Mars 2017 dans nos salle française, Logan était l’un des films les plus attendus par les fans de comics, le dernier film de Hugh Jackman dans le rôle du griffu et sanguinaire Wolverine. C'est d'ailleurs ce qu'attendait le public, du sang, du sang et encore du sang pour des adieux parfaits. Et leréalisateur, James Mangold (il avait réalisé le précédent opus de la trilogie : Wolverine – Le Combat de l'Immortel) a réussi son pari en nous présentant une version couleur, pleine de sang jaillissant aux quatre coins de l'écran durant 2h17. Son travail fut acclamé par les fans. Mais, le réalisateur nous avait caché quelque chose : une version du film totalement en noir et blanc, disponible sur les versions Blu-ray (sorties ce mercredi en France). Le film prend alors une toute autre tournure. Une nouvelle fois, on prend une grosse claque. J'ai eu la chance de pouvoir découvrir cette version qui n'a strictement plus rien à voir avec la précédente. Oubliez le sang projeté, on a maintenant juste des taches sombres auxquelles on ne s'intéresse plus. Maintenant, on regarde le visage des personnages, blessés et souffrants. On voit apparaître des acteurs, même secondaires, juste excellents et parfaitement dirigés dans leurs rôles. On peut commencer par Patrick Stewart, qui campe un Professeur Xavier devenu vieux et fou, les véritables traits de son visage sont filmés (l'acteur a aujourd'hui 76 ans) et le maquillage est inutile dans cette version en noir et blanc. Idem avec la jeune actrice de 11 ans, Dafne Keen (jouant Laura / X-23), au teint pâle, qui tient tête à Hugh Jackman, lui aussi vieux et faible depuis la première fois qu’il a endossé le ''costume'' de Logan Howlett (dans le film X-Men sorti en 2000, il y a donc 17 ans). Les traits, les expressions, chaque geste et mouvement ne peuvent être corrigés dans cette version noir et blanc, et on prend alors conscience de tout le travail qui a été fait sur ce film. Une réussite totale, tout simplement magnifique, qui nous montre un autre visage des films de super-héros (bourrés d'effets spéciaux, explosions et nous en faisant voir de toute les couleurs) sortant chaque année.

From Hell (Comics)

Les comics ont longtemps été, dans l'imaginaire collectif, des bandes dessinées au rabais avec des couleurs criardes. Et c'était bien souvent vrai. On trouvait bien quelques exceptions comme Savage Word of Conan et autres magazines grand format destinés à un public plus adulte que les illustrés habituels mais, en format comic book, il fallait surtout chercher le noir et blanc chez les rares indépendants (comme Dave Sim et son Cerebus en noir, blanc et gris, n'oubliez pas le gris). Mais bien souvent, le noir et blanc n'était pas pour les auteurs un choix artistique mais une contrainte technique subie pour des raisons économiques. En 1991, deux comics mémorables allaient pourtant changer la donne en exposant aux yeux de l'Amérique l'efficacité d'une narration sans couleur. Le premier et le plus célèbre est bien entendu le Sin City de Frank Miller qui s'est depuis imposé comme LA référence du graphisme en noir et blanc. Le second, moins médiatique, est pourtant l'une des meilleures bandes dessinées jamais publiées. Il s'agit de From Hell d'Alan Moore et d'Eddie Campbell, qui, à travers l'histoire de Jack l'Éventreur, prouve qu'un comic book (et des dizaines de pages d'annexes) peut s'élever au niveau des plus grands romans. Si le scénario de Moore, aussi brillant qu'érudit, a fait la renommée de l'oeuvre, celle-ci n'aurait pas pu avoir un tel impact sans les pinceaux de Campbell. Pourtant, en feuilletant ce gros volume, le lecteur distrait ne trouvera rien d'attirant dans les hachures arides du dessinateur. Aucun excès, aucune fantaisie, aucune recherche d'effet spectaculaire. Juste de la sobriété d'un trait sage et d'un découpage monotone. Et l'absence totale de couleurs. Qui aurait envie de lire un livre de plusieurs centaines de pages qui a l'air si sérieux, si ennuyeux ? Et pourtant, en choisissant ce noir et blanc rebutant, les auteurs donnent à leur récit une profondeur unique. La sobriété permet de ne pas détourner le lecteur de l'intrigue, de lui donner une vision clinique et distante des horreurs auxquelles il va assister. Aucune couleur ne vient raccoler, faciliter l'émergence d'une émotion. Et c'est cette absence d'artifice qui rend chaque scène plus vraie, donc plus efficace. Les auteurs tirent deux autres bénéfices de leur pari graphique. Tout d'abord, les dessins de Campbell évoquent les gravures en noir et blanc qui illustraient les livres contemporains de l'intrigue, ce qui facilite l'immersion dans le contexte de l'époque. Le second est la représentation très crue des faits les plus sordides qu'il permet. En effet, le noir et le blanc s'avèrent moins choquants que les nuances d'écarlate ou de carmin lorsqu'il s'agit de représenter des meurtres sanglants. Il n'est donc nul besoin de suggérer lorsqu'on peut être très explicite sans donner l'impression de sombrer dans la surenchère. Cette leçon sera reprise quelques années plus tard par un petit comic book d'horreur, Walking Dead. Trop imposant pour prétendre être une inspiration pour les jeunes générations, From Hell reste pourtant un jalon essentiel du développement du comic book en noir et blanc.

N'hésitez pas à laisser en commentaires vos propres choix. Rendez-vous la semaine prochaine pour un nouveau sujet et d'autres œuvres !

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